Lettre ouverte – Les médiateur·ices du Réseau Des Centres de Santé Communautaire
Fin janvier 2026, nous apprenons avec sidération l’arrêt, annoncé par le gouvernement pour le mois d’avril 2026, des financements du dispositif SECPA. Suite à la mobilisation des 26 centres et maisons de santé concernés, et des usagers et partenaires engagé.e.s à leurs côtés, le gouvernement recule et confirme finalement le maintien des financements jusqu’au 31 décembre 2026.
Ce répit momentané ne doit pas faire oublier la menace que ferait peser un arrêt des financements de ce dispositif, dans sa forme actuelle, sur des métiers essentiels et de première ligne, dont les médiateur.ices en santé. Ce sont pourtant ces métiers qui, chaque jour, facilitent l’accès aux soins pour des milliers de personnes.
Nous ne parlons pas ici d’un ajustement technique. Nous parlons d’un choix politique.
Un choix qui menace directement des pratiques construites depuis des années au plus près des habitant·e·s, dans les quartiers, dans les centres de santé communautaires, dans les lieux où les inégalités de santé se vivent concrètement.
La médiation en santé : un héritage de luttes et d’émancipation
La médiation en santé est un héritage de luttes collectives. Elle est née de combats pour faire reconnaître que la santé ne peut pas être réservée à celles et ceux qui maîtrisent déjà les codes, les langues, les démarches et les institutions.
Dès 1986, la Charte d’Ottawa de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) affirmait que la santé se construit dans les conditions de vie, dans l’émancipation, dans la participation des populations, et dans la capacité des systèmes à se transformer pour devenir réellement accessibles.
La médiation en santé est l’incarnation concrète de ces principes : elle part des personnes, de leurs savoirs, de leurs vécus, et reconnaît leur légitimité à être actrices de leur propre santé.
C’est un levier majeur de réduction des inégalités sociales de santé : elle joue un rôle d’interface, elle traduit les codes institutionnels, elle sécurise les parcours en santé et soutient l’autonomie des personnes. Ce cadre de travail n’est pas neutre : il porte une vision politique forte, celle d’un système de santé qui ne se contente pas d’exister, mais qui se rend accessible, accueillant et juste. La médiation en santé a d’ailleurs été reconnue par la Haute Autorité de Santé, inscrite dans le Code de la Santé Publique et figure depuis 2025 parmi les métiers officiellement répertoriés (ROME).
Fragiliser aujourd’hui la médiation en santé, c’est tourner le dos à cette histoire, à ces engagements, et aux valeurs mêmes de la promotion de la santé. C’est accepter que certaines vies comptent moins que d’autres. Nous refusons cela.
Ce qu’est concrètement la médiation en santé
A l’heure où l’accès aux soins se complique, la médiation en santé n’est pas un luxe.
C’est un métier de lien et de confiance. D’écoute et de solidarité.
C’est être présent·e aux côtés des personnes pour préparer un rendez-vous médical, comprendre un courrier, expliquer des résultats, traduire des codes souvent opaques, rappeler des droits, soutenir la prise de parole en consultation, demander un interprète, alerter sur des violences médicales, porter une voix que l’on n’écoute pas toujours.
Pour les personnes accompagnées, elle fait souvent la différence entre abandonner ou poursuivre un parcours de soins. Entre subir ou comprendre.
C’est aussi identifier des dysfonctionnements, les faire remonter, contribuer à transformer les pratiques.
C’est tout cela qui disparaît avec la coupe des financements, et ce seront d’abord les populations précarisées qui en paieront le prix.
Mais, en réalité, c’est l’ensemble du système de santé qui s’appauvrira.
La médiation en santé dans les centres de santé communautaire
Dans les centres de santé communautaires, la médiation en santé prend tout son sens. Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas uniquement d’accompagner des personnes « ultra précaires ».
Nous intervenons en milieu urbain ou rural, là où l’accès aux soins est plus long, où le renoncement aux soins est plus fréquent, là où les parcours sont morcelés, instables, parfois chaotiques.
La médiation en santé est un des piliers de la santé communautaire : elle permet de développer des actions collectives, des ateliers, de la prévention, du lien social. Elle inscrit la santé dans un cadre global, ancré dans les réalités des territoires.
Nous décrivons souvent la médiation en santé comme une toile :
- au centre, la personne ;
- autour, les institutions, les professionnel·le·s de santé, la famille, les partenaires, les
dispositifs.
La médiation est le fil de la toile. Couper la médiation, c’est rompre l’ensemble du réseau.
Un métier en constante évolution, au cœur des transformations
La médiation en santé s’est développée en réponse directe aux besoins du terrain. Elle a su, au fil des années, lever des freins, inventer des réponses, créer des ponts et s’adapter aux besoins des personnes.
Elle intègre continuellement de nouvelles missions, de nouvelles compétences, de nouveaux savoir-faire. Elle évolue avec les réalités sociales, les transformations du système de santé et la complexification des parcours. Cette plasticité n’est pas une faiblesse : c’est une richesse.
Dans le contexte actuel de démantèlement du service public, de partenariats parfois insuffisants, et ce alors même que leurs postes sont souvent précaires, les médiateur·ice·s en santé sont amené·e·s à combler des manques et à tenir des fonctions essentielles pour que les parcours ne s’effondrent pas.
Or, lorsque cette logique devient structurelle, elle se fait nécessairement au détriment du cœur même du métier : le collectif, la prévention, la participation et le pouvoir d’agir des personnes. Ce sont ces dimensions qui donnent sens à la médiation en santé et qui permettent d’inscrire les accompagnements individuels dans une logique plus large de santé communautaire.
Ce que nous dénonçons et ce que nous exigeons
Nous refusons que la médiation en santé devienne une variable d’ajustement budgétaire.
Nous refusons que l’on fragilise un métier qui tient debout des parcours de vie entiers.
Nous demandons :
- une reconnaissance claire et nationale de la médiation en santé,
- des financements fléchés et pérennes,
- des postes stables,
- une intégration pleine et entière de la médiation en santé dans les politiques de santé
publique. - La pérennisation et la généralisation du dispositif SECPA
Défendre la médiation en santé, c’est défendre l’idée que la santé est un droit pour toutes et tous, pas un privilège.
C’est défendre une vision humaine, collective et émancipatrice de la santé.
Nous continuerons à nous mobiliser, avec calme, avec force, avec détermination.
Parce que sans médiation en santé, il n’y a pas de santé communautaire possible.
Et sans santé communautaire, il n’y a pas de justice sociale